Connexion à votre espace personnel
 

L'olfaction dans la littérature

La CASDEN vous propose autour de la thématique de l’olfaction dans la littérature, une sélection d’ouvrages de la littérature française téléchargeables gratuitement, assortis de leur fiche de lecture.

Parmi les cinq sens, l’odorat est certainement le plus subtil, mais le plus méconnu. Ce dossier sur l’olfaction (Voir Clin d’œil N°1)  s’intéresse à la représentation des odeurs dans la littérature, qu’elles soient agréables, comme celles des parfums, ou désagréables, voire nauséabondes. En effet, il n’y a pas d’odeurs neutres pour la perception humaine : ce qui est perçu par le nez est classé en mauvaise ou bonne odeur. 

 

1.1 L’olfaction au fil des âges

Depuis l’origine des temps, l’être humain a toujours su différentier les bonnes odeurs des mauvaises. Si, depuis la plus haute antiquité, il s’est intéressé à celles des parfums, il s’est aussi intéressé aux plus mauvaises, dans un souci hygiéniste.

 

 

 PDF  2,6 Mo
Télécharger la fiche complète

 

 

1.1.1.   Dans l’Antiquité

 

L’odeur est d’abord utilisée comme médiatrice entre l’humain et le divin. Plus de 4000 ans avant notre ère,  les Mésopotamiens recourent au parfum (Voir Clin d’œil N°2), substance volatile et invisible, pour transporter leurs prières jusqu’aux dieux. Ils lui accordent aussi une vocation thérapeutique. Ils le considèrent comme un substitut du sang, censé agir en profondeur et pénétrer jusqu’au plus profond de l’être, en lui communiquant les vertus dont il est porteur.

 

Les Egyptiens, maîtres incontestés de l’art du parfum, l’utilisent surtout comme offrande aux dieux. Huiles et onguents sacrés, dont les formules sont gravées sur les temples, sont assimilés à la transpiration des dieux. Le parfum est aussi l’élément fondamental de l’embaumement : les viscères sont remplacés par la myrrhe, le cinnamome et d’autres flagrances. Peu à peu, les Egyptiens reconnaissent de nombreuses vertus au parfum : purification, vocation thérapeutique, apaisement, envoûtement et séduction.  Ils s’en servent tout particulièrement pour se parfumer et se parent de petits cônes d’essence balsamique qui, en fondant, parfument le visage. Cléopâtre et Nerfetiti utilisent de nombreuses huiles parfumées (santal, ambre, fleurs rares) et un parfum, le Kyphi, (Voir Clin d’œil N°3). Pour recueillir le parfum à partir des plantes, les Egyptiens utilisent deux techniques dites d’enfleurage : la macération de plantes odorantes dans de l’huile et leur essorage dans un linge ; le trempage des pétales de fleurs dans de la graisse qui absorbe et conserve la senteur. Puis, ils le conservent dans des récipients en terre cuite. Mais, à cause des problèmes de porosité, ceux-ci sont successivement remplacés par des flacons en albâtre, en onyx et en porphyre, puis en verre (environ 1500 ans avant notre ère). 

 

Les Grecs utilisent le parfum pour honorer les dieux (Adonis est le dieu des parfums) et pour rendre hommage aux guerriers morts. Ils l’emploient aussi dans la vie quotidienne comme source d’agrément (lors des banquets, dans le bain, en massages) et comme moyen thérapeutique (soin de la peau, remède contre l’ébriété et soin des muscles des athlètes). L’hygiène est assurée par le bain qui fait partie du quotidien, en lien avec le culte du corps et de la beauté. Les thermes, lieux luxueux, sont ouverts à tous et sont un symbole de convivialité et de loisir. Les Grecs optimisent  les techniques d’affleurage et utilisent la technique du verre soufflé qui leur permet de donner des formes élaborées aux flacons et celle des moules pour reproduire le même flacon à l’infini.

 

Les Romains utilisent les parfums en l’honneur des dieux, mais aussi massivement dans la vie quotidienne : bains parfumés, massages, soins de la peau, parfums d’ambiance. Ainsi, grâce à l’importance du parfum et à son statut de principal port de la Méditerranée, Rome devient-elle la capitale du parfum. Elle s’enrichit grâce au commerce de tout ce qui permet de fabriquer du parfum : plantes, fleurs, graines, etc. Elle fabrique onguents, pommades, pâtes parfumées et l’ancêtre du savon, le sapo, mélange de graisse de chèvre et de graines de saponaire. Les flacons de verre sont de plus en plus travaillés et, très onéreux, sont réservés à l’élite romaine. Les plus courants sont en faïence.

 

 

1.1.2 Au Moyen Age

 

Au début du Moyen Age, les Arabes deviennent les maîtres de la parfumerie, inventent la technique de la distillation avec l’alambic et introduisent la culture planifiée des plantes.  Par contre, en Europe, avec la montée du christianisme, l’utilisation des parfums et des cosmétiques est en nette régression et la pratique du bain se raréfie, car la nudité est synonyme de péché. D’autre part, l’hygiène n’est plus de mise, car la peur de l’eau s’impose dans les mentalités. En effet, celle-ci véhiculerait des maladies en leur permettant de pénétrer par les pores de la peau dilatés par l’eau chaude. Par contre, on attribue des vertus purificatrices et médicinales aux parfums. Aussi, comme on croit que les mauvaises odeurs transportent avec elles les miasmes, vecteurs de maladies, utilise-t-on les parfums d’ambiance et les fumigations pour lutter contre la puanteur. En effet, on pense qu’en s’infiltrant dans le corps, les parfums peuvent guérir toutes les maladies. C’est à cette époque que la bonne odeur est associée à la sainteté (Voir Le Saviez-vous ? N°1).

 

A l’époque des croisades (1096-1291), les croisés rapportent des huiles, des potions, des peaux parfumées et des sécrétions animales odorantes comme le musc, l’ambre, la civette et le castoréum (Voir Le Saviez-vous ? N°2). Naît alors un véritable engouement pour les parfums sous toutes leurs formes : poudres, lotions, pommes d’ambre, etc. En 1190, le commerce des parfums est attribués aux gantiers (Voir Le Saviez-vous ? N°3). Au XII°, les bains de vapeur, en pratique dans l’Empire byzantin, s’imposent en France et se multiplient à Paris. Mais, dans cette pratique du bain, où se manifeste plus le plaisir des sens que le souci de propreté, l’Eglise voit des lieux de débauche et de luxure. Au  XV°, pendant les épidémies de peste, la fermeture des bains publics est réclamée. Elle ne sera effective qu’au XVI° (1510).

 

Mais, le parfum est surtout employé comme moyen de séduction. Les femmes glissent dans leurs vêtements des sachets remplis de poudre d’iris. Les eaux aromatiques (rose menthe, laurier et fleur d’oranger) sont très plébiscitées. Au XIV°, naît un des premiers composés : l’eau de Hongrie, mélange de fleur d’oranger, d’esprit de rose, d’extrait de menthe, de citron et de romarin. Au XV°, sont créées les savonneries de Marseille. Durant cette période, les parfums sont conservés dans des flacons soit en métal émaillé, soit en verre de Venise ou de Bohême.

 

           

1.1.3 Du XVI° au XVIII°

 

A la Renaissance, Marie de Médicis arrive d’Italie avec son parfumeur attitré, René Le Florentin et lance la mode des parfums forts et capiteux. La parfumerie européenne prend son essor grâce au progrès de la chimie : optimisation de la distillation (utilisation de l’alcool éthylique comme solvant) et obtention d’une meilleure qualité des essences. La ville de Grasse fonde sa renommée sur les gants de cuir parfumés et devient la « Capitale mondiale du parfum ». Le parfum est alors un artifice pour masquer les odeurs et pallier le manque d’hygiène.

 

Au XVII°, la pratique du bain est pratiquement inexistante. Seuls les bains de rivière vivifiants et les bains à visée thérapeutique sont préconisés. C’est l’ère du paraître. Les poudres parfumées sont d’usage à la cour et le parfum tient lieu d’hygiène, à lui tout seul, en dissimulant les mauvaises odeurs. A la fin du siècle, c’est le retour des senteurs naturelles, comme les eaux florales (eau de mille fleurs, Eau divine, etc.). On trouve un engouement pour les parfums dans toute l’Europe. A Cologne, Jean-Marie Farina lance l’eau de Cologne. L’Angleterre met au point le cristal de plomb. Sont alors créés de somptueux flacons en cristal enserrés dans des  montures en or et présentés dans des réceptacles en galuchat, en bois ou en cuir. A cette époque, parfums et contenants sont encore vendus séparément.

 

Au XVIII°,  la France domine le monde du parfum. Grasse est toujours la capitale du parfum. Les plus grands parfumeurs, comme Jean-François Houbigant, s’installent à Paris. Ce siècle connaît beaucoup d’innovations : la distillation et l’enfleurage à froid et le développement de contenants précieux (flacons émaillés peints, fioles en porcelaine de Sèvres, de Chelsea ou de Meissen). Le parfum a une telle importance, surtout à la Cour, que celle-ci est appelée « Cour parfumée ». L’étiquette impose un parfum différent chaque jour. Tout est parfumé : les vêtements (et surtout les gants), le corps (poudres parfumées, bains, etc.) ainsi que l’atmosphère (pots-pourris). A la fin du siècle, Marie-Antoinette relance la mode des senteurs champêtres, fraîches et naturelles. La Révolution marque l’arrêt de cette profusion de parfums. L’industrie de la parfumerie tourne au ralenti. Il faut attendre le Directoire pour voir le retour à une frénésie de luxe et de parfums.

 

D’autre part, le XVIII° impose une nouvelle vision de l’hygiène et du rapport à l’eau. Suite à un net recul des épidémies, on assiste au retour du bain et à la dissipation de la peur de l’eau. Les traités d’hygiène se multiplient et prescrivent les comportements d’hygiène à observer. Les traités de cosmétiques délivrent recettes et conseils de parfum, pommades et autres fards. La toilette devient une affaire plus intime, liée à la peau et au corps, et non plus aux vêtements et aux artifices : apparition des premiers cabinets de toilette. Les premiers immeubles parisiens dotés de cabinets de commodité sont construits. Les voies et des fosses d’aisance sont dallées, afin de faciliter leur lavage.

 

 

1.1.4 Au XIX°

 

Sous l’Empire, le parfum redevient un des intérêts majeurs des femmes. L’impératrice Joséphine lance la mode du musc et des parfums exotiques (vanille, girofle, cannelle, etc.). Sous la Restauration, ce sont les senteurs légères et douces qui sont plébiscitées. La révolution industrielle apporte de nouveaux changements dans le monde du parfum : invention de la méthode d’extraction par solvants volatiles ; découverte des composants synthétiques (vanilline, coumarine ou ionone) ; obtention de plusieurs flagrances à partir d’une même plante (par exemple, essence de fleur d’oranger ou néroli, essence de bigarade et essence de petit grain, à partir du bigaradier) ; mise en bouteilles des parfums à l’usine et création de flacons artistiques. La parfumerie entre dans l’ère de la modernité. En 1803, le célèbre parfumeur Jean-Vincent Bully s’installe rue Saint Honoré. Le Vinaigre de Bully, lotion aromatique brevetée pour la toilette et la conservation du teint gagne une grande réputation dans toute l’Europe. C’est ce parfumeur qui inspire, à Balzac, le personnage de César Birotteau et lui permet de retracer l’évolution du commerce des parfums au XIX°. De grandes maisons se développent : Guerlain (1828), Molinard (1849), Roger et Gallet (1862), Bourgeois (1868) et Coty (1898). Guerlain fonde sa notoriété sur l’Eau de Cologne impériale, qui a conquis l’impératrice Eugénie en calmant ses migraines et se fait remarquer, en 1889, en créant Jicky, parfum révolutionnant le monde de la parfumerie. En effet, celui-ci est le premier à tenir compte de la différence de vitesse d’évaporation des odeurs. Il est construit selon le système de la pyramide avec une note de tête, une note de cœur et une note de fond (Voir Le Saviez-vous ? N°4).  De son côté, le parfumeur londonien, Eugène Rimmel, propose, afin de faciliter la classification des flagrances et leur description,  de diviser les senteurs en  18 groupes.

 

D’autre part, le début du XIX° voit le développement de l’hygiène avec l’apparition de la salle de bains dans les maisons bourgeoises, grâce à l’arrivée de l’eau courante et celle du gaz. L’hygiène publique est un souci d’état : multiplication des bains publics, publication importante de manuels d’hygiène et instauration des cours d’hygiène obligatoires à l’école. La pratique de la toilette évolue alors : elle devient plus fréquente, plus régulière et se diversifie. Lorsque l’on n’a pas de salle de bains, la toilette se fait dans la chambre ou dans la cuisine avec une bassine et un broc. Le savon prend une place de plus en plus importante en parfumerie. D’autre part, en écho au discours médical qui accuse les effluves artificiels de tromper sur la véritable nature et sur l’état de santé de la femme, les manuels de savoir-vivre condamnent celles qui négligent les règles strictes concernant l’usage et le dosage du parfum. En effet, on redoute que l’aspersion sur la peau de flagrances trop capiteuses fasse resurgir l’animalité de la femme : à la prostituée l’usage des parfums artificiels, à la femme du monde les parfums de fleurs. Le Manuel des dames, ou l’art de l’élégance de Mme Celnart (1833) proscrit les odeurs fortes telles que le musc, l’ambre, la fleur d’oranger et la tubéreuse et conseillent les parfums suaves et doux de l’héliotrope, de la rose et du narcisse. A la fin du siècle, Eugène Rimmel fait la promotion du parfum individuel, contre l’uniformisation de la mode, relayé par le médecin Ernest Monin (in L’Hygiène de la beauté), qui affirme que chaque femme doit choisir le parfum qui convient à son genre de beauté, comme elle choisit ses vêtements.

 

Par ailleurs, la bourgeoisie a une forte méfiance pour la puanteur du pauvre (fortes émanations corporelles) et l’odeur nauséabonde de la malpropreté qui réveille l’ancienne peur des contagions miasmatiques, mais aussi pour les excès parfumés de la cocotte (parfum perçu comme un masque d’inavouables défauts : vanité et prétention). Pour elle, dans les deux cas, les malfaisances olfactives dénotent l’immoralisme et l’asociabilité. La désodorisation et la recherche de la suavité bourgeoise, signes de raffinement, s’opposent à la puanteur prolétarienne.

 

 

1.2. La perception de l’olfaction

L’odorat nous permet d’analyser les substances odorantes volatiles qui circulent dans l’air. Nous sommes capables de percevoir jusqu’à 10 000 odeurs différentes, mais nous utilisons peu cette capacité. Il existe des « nez », êtres humains qui ont un odorat tellement subtil qu’ils parviennent à déterminer des milliers de senteurs différentes.

 

1.2.1 Du côté de la philosophie

 

En tant qu’instrument de la perception du monde environnant, l’odorat est, dès l’Antiquité, objet de réflexions et de débats philosophiques. Pour les philosophes idéalistes grecs, Socrate, Platon, Aristote, puis Théophraste, l’odorat n’est qu’un sens médiocre qui stimule les bas instincts de la nature humaine ; les odeurs sont de nature fugace et instable et le langage est imprécis pour en traduire les effets. C’est pourquoi, pour eux, les parfums, synonymes de luxe et de débauche, sont des symboles de décadence et de perversion spirituelle. Même si Platon reconnaît l’apport esthétique de l’odorat, il en dénonce les dérives charnelles, car celui-ci a un lien trop évident avec la bestialité. Par contre, pour les philosophes matérialistes grecs, comme Démocrite, qui fut le premier théoricien de l’odorat, celui-ci  est un instrument de raison, responsable des sentiments, des pulsions, de l’imaginaire et des désirs. Plus tard, le philosophe romain Lucrèce le considère comme un instrument essentiel de la connaissance et un guide indispensable pour la vie.

 

Tout au long du Moyen Age, peu de philosophes  s’intéressent à l’odorat. En effet, les essais philosophiques sont largement frappés du sceau de la censure qu’exerce la religion durant cette période. Sentir, et donc jouir des   parfums de la vie, c’est s’exposer à la ruine de l’âme. Dans ses Essais (1580), Montaigne considère l’odorat comme l’égal des autres sens et le recommande pour explorer l’humain. Par contre, pour Descartes, celui-ci n’est nullement une source de savoir. Si le philosophe souligne l’importance de l’information olfactive en tant que preuve d’existence, il lui conteste toute valeur scientifique. Buffon, dans son Histoire naturelle (1749-1804), considère que l’odorat est admirable chez l’animal, mais le relègue à la dernière place de la hiérarchie sensorielle chez l’homme. Dans Anthropologie du point de vue pragmatique (1798), Kant oppose le goût et l’odorat aux autres sens, car ils sont subjectifs. Il souligne l’origine animale de la perception olfactive et montre que la pénétration de force des odeurs dans les poumons s’oppose à la liberté. Pour lui, l’odorat est à la fois vulgaire et inconvenant.  Mais, il lui accorde cependant une qualité : sa capacité à prévenir le danger. Ainsi, du XVI° au XIX°, l’odorat, frappé d’une connotation de bestialité, de grossièreté et de sexualité primaire, est-il considéré comme un sens vulgaire, dépourvu de toute spiritualité, inapte au raisonnement et définitivement exclu du champ de l’esthétique.

 

Cependant, parallèlement à cette pensée commune, un nouveau courant de pensée, celui des sensualistes, reconnaît à l’olfaction un rôle essentiel dans l’accomplissement de l’être humain. A côté des démonstrations sulfureuses de Casanova ou du Marquis de Sade, d’autres voix se font entendre. Dans son Discours sur le Bonheur, la Volupté et l’Art de jouir (1751), La Mettrie, médecin libertin et philosophe matérialiste, redonne à l’odorat sa place comme outil de connaissance du réel. D’autre part, dans son Traité des sensations (1754), l’abbé Etienne Bonnot de Condillac montre que n’importe lequel de nos cinq sens suffit pour prendre conscience du monde qui nous entoure et agir sur lui. Il s’intéresse plus particulièrement à l’odorat et montre  que l’odeur est un transmetteur du monde extérieur et la preuve de cette prise de conscience. Il montre le rôle de l’odorat comme instrument de fabrication de notre conscience. Pour lui toute connaissance s’acquiert par la perception et il est absurde de dissocier le corps et l’esprit. De leur côté, Diderot et Rousseau saluent la volupté de l’odorat et soulignent le rôle primordial de l’éducation sensorielle dans le développement de la raison.  Pour Rousseau, l’odorat est le sens de l’imagination. Quant au docteur Cabanis, dans ses Rapports du physique et du moral de l’homme (1802), il fait de l’odorat un facteur essentiel dans l’élaboration du plaisir en l’associant au désir amoureux et à l’activité sexuelle. Puis, Charles Fourier, dans sa Théorie de l’unité universelle (1822), montre que c’est le jeu subtil des « copulations aromales » qui régit le mouvement des créatures animales, végétales et minérales. Enfin, Nietzsche, dans son autobiographie, Ecce Homo « Tout mon génie est dans mes narines », devient le héraut de la réhabilitation de l’odorat. Ainsi, des travaux de tous ces philosophes, se dégage l’idée que le nez est symbole de clairvoyance, de discernement et d’intelligence, permettant prévision et anticipation (Cf. l’expression « avoir du nez »).

 

 

1.2.2 Du côté des sciences

 

Jusqu’au XVIII°, la plupart des médecins appuient leurs diagnostics sur les odeurs émanant de leurs patients. L’absence d’odeurs est synonyme de bonne santé. Ce n’est qu’au XVIII° que l’odorat fait sérieusement son apparition dans le monde médical, scientifique et social, avec Jean-Noël Hallé, premier titulaire de la chaire d’hygiène publique créée en 1794. Celui-ci revendique un air pur et naturel (naissance du concept de l’ « aréisme » en 1850), car partout règne une puanteur insoutenable. Pour lui, les odeurs nauséabondes sont responsables des maladies, dont la peste. Une politique sanitaire est alors mise en place. 

 

A la fin du XIX°, deux médecins, Ernest Monin (Essai sur les odeurs du corps humain dans l’état de santé et dans l’état de maladie, 1885) et Augustin Galopin (Le Parfum de la femme et le sens olfactif dans l’amour, 1886), s’intéressent aux odeurs du corps humain, tout particulièrement à celles  du corps féminin (l’odor di femina ) qu’ils classent en fonction de la  couleur de la peau. Galopin condamne le parfum artificiel et, de façon indirecte, porte un jugement moral sur la femme dont les émanations naturelles sont les plus fortes. Par contre, l’odorat suscite peu d’intérêt en psychanalyse. Freud le considère comme un sens inférieur, mais lui reconnaît une place essentielle dans l’organisation sexuelle. Pour lui, le refoulement de l’odorat, associé à l’érotisme anal, a été un facteur de civilisation ; une grande acuité olfactive est souvent symptomatique de comportements sexuels bestiaux et pathologiques, preuve de penchants inconvenants et de refoulements organiques.

 

La science a attendu très longtemps pour s’intéresser réellement à l’odorat. Ce n’est vraiment qu’au XX° et de nos jours que de nombreuses recherches sont faites sur l’odorat : mémoire olfactive, perception et traitement de l’information olfactive, codage linguistique et neuronal des odeurs, etc. Les chercheurs ont montré qu’une odeur conduit à des sensations qui ont plus de chances d’être mémorisées, étant donné qu’elles sont reliées à l’amygdale, partie du cerveau provoquant les émotions. De plus,  puisque cette sensation est liée directement à l’amygdale, elle est sans connexion avec le néo-cortex. Parler d’une odeur est  donc difficile, puisqu’elle existe avant la mise en mots.

 

 

1.2.3 Du côté de la linguistique

Si les autres sens s’accommodent d’un lexique exact et précis, il n’en est pas de même de l’odorat. En effet, il est difficile de définir en peu de mots une odeur. Les odeurs n’ont, en général, pas de dénominations spécifiques, comme dans d’autres domaines sensoriels. La langue française n’arrive pas à nommer directement une odeur. Elle l’associe à la chose qui sent cette odeur. Par exemple, « cela sent la banane ». L’odeur est qualifiée à partir d’une source odorante : un objet, une substance, un corps, un lieu, voire une abstraction. Il est des odeurs de sueur, de sang, de café, de chocolat, de poivre, de rose, de cannelle, d’agrumes, etc. Le langage n’est donc pas approprié pour rendre compte des odeurs. En parfumerie et en cosmétique, les flagrances sont souvent nommées de manière adjective : on parle  de flagrance ambrée, mentholée ou bien encore chyprée. Les professionnels de la parfumerie ont déterminé sept odeurs fondamentales pour classifier les compositions parfumées : orientale, chyprée, cuir, hespéridée, fougère, boisée et florale. Par contre, la langue possède une multitude de mots pour désigner de manière générique les odeurs : arôme, bouquet, effluve, émanation, exhalaison, senteur, flagrance, fumet, parfum, puanteur, pestilence, fétidité, infection, miasme, putréfaction, putrescence, relent, etc.

 

 

1.3 La représentation de l’olfaction dans la littérature

 

Si les odeurs et l’odorat ont été relégués dans un profond mépris par les philosophes et oubliés par les scientifiques, la littérature, quant à elle, a su accueillir effluves et senteurs. Quelques premières tentatives apparaissent au XVI° avec Cervantès, Rabelais et Shakespeare. Les poètes de la Renaissance célèbrent l’odorat. Mais, c’est grâce à Jean-Jacques Rousseau, au XVIII°, que l’olfaction prend de l’importance dans la littérature, celui-ci étant très sensible aux correspondances entre la nature et les odeurs. Cependant, de Diderot à Balzac, les manifestations littéraires des expériences olfactives sont pratiquement inexistantes. C’est au XIX° que l’odorat acquiert ses lettres de noblesse, grâce notamment à Baudelaire qui se révèle, dans Les Fleurs du Mal, un véritable théoricien du parfum. Puis, la perception olfactive devient extrêmement présente dans les romans réalistes et naturalistes (Flaubert, Maupassant, Zola, Huysmans, etc.) et dans les romans fin de siècle et début du XX° avec Giono, Céline ou Proust.

 

En raison des carences de la langue, évoquer une odeur est un défi pour l’écrivain. Il est difficile de donner un nom à certaines odeurs, comme le souligne Maupassant dans Bel-Ami : L’air était frais et pénétré d’un parfum vague, doux, qu’on n’aurait pu définir, dont on ne pouvait dire le nom p.21) ». Aussi, pour en évoquer la puissance esthésique, l’écrivain joue-t-il sur les métaphores et les métonymies. C’est sans doute, l’approche poétique qui permet le plus d’appréhender l’odeur grâce à l’utilisation des correspondances, passages d’une réalité à une autre par un jeu de musicalité et de polyphonie. C’est Baudelaire qui affirme dans le sonnet Correspondances (in Les Fleurs du mal, p.9) que : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. » Il met en relief ici la force de la synesthésie, figure de style qui associe des sensations de différents ordres différents (visuelles, tactiles, olfactives, auditives ou gustatives) de façon intime et  simultanée. En effet, il y décèle la preuve de l’unité la Création et de l’analogie secrète entre toutes les choses. Rimbaud utilise aussi beaucoup les synesthésies, comme il s’en explique dans Alchimie du Verbe (in Une Saison en enfer, p.13) : « avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. ». Il démontre même que le parfum n’est autre chose que le langage naturel de la poésie.  Ainsi, l’odorat n’ayant pas de langage, pas de mot pour se raconter, seulement des analogies, des sensations, des tentatives d’impressionnistes, les poètes expliquent-ils une flagrance en racontant une autre sensation. Notre corpus comporte beaucoup de synesthésies.

 

Le corpus du mois :
  Téléchargez le livre
  • César Birotteau, Balzac (de) 
  • Le Père Goriot, Balzac (de) 
  • Les Fleurs du mal, Baudelaire
  • Bouvard et Pécuchet, Flaubert
  • Salammbô, Flaubert
  • Emaux et camées, Gautier
  • Les Contemplations T1, Hugo
  • Les Contemplations T2, Hugo 
  • A Rebours, Huysmans
  • Le Parfum et la dame en noir, Leroux
  • Bel-Ami, Maupassant
  • Pierre et Jean, Maupassant
  • Du côté de chez Swann, Proust
  • Oeuvres complètes T1, Verlaine 
  • Oeuvres complètes T2, Verlaine
  • La Curée, Zola
  • Le Ventre de Paris, Zola
  • Nana, Zola

 

Téléchargez tous les extraits (pdf)

Le saviez-vous :
  • Savez-vous ce qu'est l'odeur de sainteté ? 
  • Savez vous d'où proviennent le musc, l'ambre, la civette et le castoréum ? 
  • Savez-vous d'où vient la mode des gants parfumés ? 
  • Savez-vous ce qu'est le système de la pyramide en parfumerie ? 
  • Savez-vous pourquoi les femmes russes sont associées à la prostitution ? 

Téléchargez les saviez-vous (pdf)

Clin d'oeil :
  • L'odeur et son champ lexical
  • L'origine du mot parfum 
  • Le Kyphi 
  • La cocotte (sentir la cocotte)
  • L'encens et le baume, parfums religieux  

Téléchargez les clins d'oeil (pdf)

Quiz sur l'olfaction dans la littérature :

Téléchargez le quiz (pdf)


Imprimer Envoyer Zoomer
Convertisseur F CFP / Euro
F CFP <>
S'abonner à la newsletter :