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Le dandysme dans la littérature

La CASDEN vous propose autour de la thématique du dandysme dans la littérature, une sélection d’ouvrages de la littérature française téléchargeables gratuitement, assortis de leur fiche de lecture.

Notre étude concerne les manifestations du dandysme dans les œuvres de notre corpus et non pas le dandysme de leurs auteurs. Nous nous ne parlerons de celui-ci que lorsqu’il aura un impact certain sur leur écriture.

1.1. L’histoire du dandysme

Le dandysme (Clin d’œil N°1) est un phénomène social et littéraire qui apparaît au XIX°. On le date habituellement de 1812 (date de la publication des premiers chants du Childe Harold de Lord Byron) à 1914. A l’origine, il n’est pas un phénomène français, mais un produit culturel importé d’Angleterre. Il trouve sa source dans un contexte social et culturel bien particulier : une forte industrialisation portée par de nombreuses innovations scientifiques et techniques, la domination de la bourgeoisie industrielle et capitaliste, le déclin des pratiques religieuses et le recul des valeurs aristocratiques en France et la monarchie parlementaire en Angleterre.

Dans un monde où la réussite matérielle devient l’étalon de l’accomplissement individuel, le dandy se révolte et rejette les valeurs dominantes qui sont des valeurs matérialistes. Face au nivellement imposé par la démocratie naissante et par la société bourgeoise qui manifeste un conformisme moral et une exécration des déviances, il aspire à fonder une nouvelle aristocratie, fondée sur le talent et le mérite personnel et non plus sur les privilèges dus à la naissance.

 

 

 

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1.1.1.  La naissance du dandysme en Angleterre

C’est vers 1790 que les élites anglaises adoptent un style de vie, mis à la mode par George Bryan Brummell (1778-1840), alias Beau Brummell. Celui-ci, qui n’est ni riche, ni d’extraction noble, ni particulièrement beau, mais très lié au Prince de Galles, devient le ministre de la mode et impose ses goûts à la noblesse, aux puissants et aux belles femmes. Il engloutit toute sa fortune dans ses vêtements, le jeu et une vie dispendieuse. Si bien que, criblé de dettes, il quitte l’Angleterre le 16 mai 1816 pour échapper à la prison et s’exile en France. Après avoir été un temps Consul d’Angleterre (1830-1837), il connaît de nouveau la ruine. En 1838, souffrant de démence, il est interné au Bon sauveur.

Beau Brummell est considéré comme l’archétype du dandy. Discret, il ne cherche pas à se faire remarquer par des excentricités vestimentaires ou comportementales. Il évite les couleurs criardes et ne porte pas de bijoux. Il est l’inventeur du costume de l’homme moderne et, plus particulièrement, du pantalon « tuyau de poêle » (Le Saviez-vous ? N°1). En effet, il est le premier à abandonner la culotte moulante du XVIII° pour un pantalon long de couleur sombre. De plus, il délaisse la perruque et se coiffe « à la Brutus », comme les Romains. 

Beau Brummell incarne une façon d’être qui s’oppose à la société anglaise contemporaine qui lui apparaît comme superficielle, médiocre et marquée d’insuffisances. Lors des représentations mondaines, il reste distant, sérieux et digne et manie l’ironie, voire la moquerie. Mais, il ne commet aucun acte exagéré, aucun scandale, aucun crime et n’a pas d’engagement politique. Il s’établit comme le dandy idéal de la société londonienne du XIX°. Avec lui, l’homme d’origine modeste a trouvé une façon originale de se démarquer grâce à une hygiène personnelle impeccable et une pratique vestimentaire mettant en relief son goût inné et hypervirilisé.

A la même époque, un autre homme fréquente les mêmes salons londoniens que Beau Brummell : il s’agit de George Gordon Byron, plus connu sous le nom de Lord Byron (1788-1824), considéré comme le plus grand poète romantique anglais. Aristocrate, immensément riche à l’âge de 21 ans, il devient immensément célèbre avec la parution des deux premiers chants de Childe Harold (1812). Bien qu’affecté par un pied bot, il est extrêmement beau et séduisant. Libertin fréquentant aussi bien les femmes que les hommes, il mène une vie de dandy partagée entre ses frasques amoureuses et ses publications poétiques.

Mais, en 1816, après avoir mené une vie d’extrême débauche et être obligé de se séparer de son épouse qui le prétend fou, Lord Byron quitte l’Angleterre. Interdit de séjour en France, car il est napoléonien, il mène alors une épopée dissolue à travers l’Europe (Belgique, Suisse, Italie, etc.) et y connaît la gloire. Ses œuvres sont traduites dans plusieurs langues au fur et à mesure de leur parution (à partir de 1819 en France). Il a une grande influence sur Hugo et les romantiques français. Il publie, à partir de 1818, son œuvre maîtresse, Don Juan. Aux antipodes du romantisme, celle-ci, pleine d’humour, relate les aventures d’un jeune espagnol candide qui, à l’opposé du mythe du séducteur, est le jouet des évènements et des femmes. Après s’être lancé dans l’activisme politique, en Italie et en Grèce, Lord Byron meurt à l’âge de 36 ans de la fièvre des marais.

Lord Byron reste dans les esprits comme l’icône du dandy-poète. A la différence de Brummell qui bâtit sa légende sur sa maîtrise de l’élégance et sa relation avec le prince de Galles et qui ne laisse aucun héritage littéraire ou intellectuel, Lord Byron se rend célèbre non seulement par son personnage de dandy, beau, élégant, excentrique, engagé politiquement et extrêmement sulfureux, mais par une production poétique exemplaire, source d’inspiration pour les poètes et les peintres français du XIX°. Il sert, par exemple, de référence à Balzac pour la peinture de ses dandys.

Après l’exil de Beau Brummel en France et celui de Lord Byron en Europe, apparaît, en Angleterre, un autre dandy qui remporte un immense succès, alors qu’il est français. Il s’agit d’Alfred Guillaume Gabriel Grimod, Comte d’Orsay (1801-1851), qui s’est installé à Londres vers 1821. Dandy élégant, esthète, passionné de chevaux et de voitures (Clin d’œil N°2) et créateur de parfums (Le Saviez-vous ? N°2), il est aussi graveur, sculpteur et peintre. Pendant plus de vingt ans, il joue le premier rôle de la « fashion » (c’est-à-dire « la mode » en Angleterre). Il donne le ton à toute l’aristocratie anglaise qu’il séduit par des manières charmantes et un esprit brillant et cultivé.

En 1822, il fait  la connaissance du  Comte de Blessington et de son épouse Marguerite, éminent écrivain anglais (1789-1849), et les accompagne lors d’un voyage à Paris et à Gênes, où il rencontre Lord Byron. De retour à Londres, pour rester près du couple, il se marie avec la belle-fille de Lady Blessington et entretient, en secret, une relation amoureuse avec cette dernière. En 1829, après la mort du Comte, il vit avec elle à Londres, puis en France (à partir de 1849), où il est nommé Surintendant des Beaux-Arts par Louis-Napoléon Bonaparte, reconnaissant d’avoir été reçu par le couple à Londres.

Alors qu’il est peu connu en France, il est considéré en Angleterre comme le « dandy parfait ». Il marque de sa silhouette élégante et de sa mine charmeuse les revues de mode contemporaines. Perfectionniste de sa mise, il change de gants jusqu’à huit fois par jour. Du dandy, il a le mépris de la médiocrité, l’élégance d’esthète, le culte du moi, le goût pour le jeu de la séduction et l’amour des plaisirs. De plus, comme le dandy idéal, il sacrifie son œuvre à sa vie. Lamartine l’appelle « l’archange du dandysme » et Barbey d’Aurevilly le traite de « lion » (Le Saviez-vous ? N°3).

Mais, après le règne de ces trois princes du dandysme, la mode du dandysme s’amenuise en Angleterre. Le dandy est même bientôt considéré comme un être ridicule et guindé et le dandysme comme synonyme de « fatuité excessive ». Le journal Reform Bill (1832) annonce même la mort du dandysme.

1.1.2.  La diffusion du dandysme en France

Dès 1815, le dandysme apparaît dans les mondanités parisiennes. Il est introduit par les aristocrates français, émigrés à Londres, à leur retour en France. De plus, Brummell s’installe en France à partir de 1816. Il s’agit avant tout d’un dandysme mondain avec l’imitation d’un modèle vestimentaire et comportemental. Il est l’apanage de jeunes hommes dépensiers et provocateurs, aux tenues coûteuses et excentriques et qui recherchent la distinction dans l’esthétisation du quotidien. Mais, la réaction contre ce dandysme est immédiate. Certaines publications, comme L’Ermite de Londres (1826) de Monsieur de Jouy, Petits livres à la mode (1829) du journal Gilblas et Code des honnêtes gensde Balzac, lui donne une image détestable. Elles critiquent ce type de dandy trop anglais et le méprisent à cause de son air trop guindé, sa vanité et de son caractère superficiel.  Dans De l’Amour (1822), Stendhal traite les dandys  « d’espèces de jocrisses qui ne savent que bien mettre leur cravate et se battre avec élégance au Bois de Boulogne » (Paris, Pierre Mongie, 1822, II, 11-12). Chateaubriand est du même avis. Quant à Musset, il est encore plus sévère en considérant l’aspect physique de Brummell comme monstrueux. En fait, jusqu’à la fin des années 20, la toilette masculine trop élégante est considérée comme un méprisable phénomène anglais. Notons que les premiers dandys français, comme Eugène Sue se mettent très vite à la production journalistique.

 

Il faut attendre 1830 pour voir, en France, une vague importante d’anglomanie, un engouement pour Brummell et Byron et le développement du dandysme. En 1835, un article favorable au dandysme paraît dans la revue La Mode. La même année, le mot « dandy » entre dans le Dictionnaire de l’Académie française.  Le dandysme désigne alors bien davantage qu’un art de la mise et l’effet de la mode. Il est toute une façon de vivre, une manière d’être, une mentalité, un esprit. Le dandysme est alors adopté, avec plus ou moins de succès, par ceux-là même qui le décriaient et surtout par nombre d’écrivains romantiques qui veulent être reconnus dans la société : René de Chateaubriand (1768-1848 ; dandy marginal), Stendhal (1783-1842 ; dandy marginal), Honoré de Balzac (1799-1850 ; dandy marginal), Prosper Mérimée (1803-1870 ; dandy authentique), Eugène Sue (1804-1857 ; dandy authentique), Alfred de Musset (1810-1857 ; dandy authentique), les Jeunes-France autour de Pétrus Borel (1809-1859), Gérard de Nerval (1808-1855) et Théophile Gautier (1811-1872), Barbey d’Aurevilly (1808-1889 ; dandy authentique, original et ultra), etc. Le plus souvent, leur dandysme est une question de prestige. C’est ainsi que Balzac cherche, par ce moyen, non seulement à satisfaire ses penchants pour le luxe et la vie en grand, mais à être accepté dans le beau monde et à faire de la publicité pour ses ouvrages. Le dandy-écrivain est une sorte de synthèse du modèle social de Brummell et de l’influence romantisante de Lord Byron. Mais, le dandysme ne se confond pas avec les positions romantiques de la subjectivité. Il procède de la même crise et constitue une tentative parallèle. D’autre part, alors que le dandy anglais est hypervirilisé, la virilité du dandy français s’atténue en incorporant une praxis féminine : son corps laisse transparaître plusieurs traces du féminin.

 

Après la Monarchie de Juillet (1830-1848), on constate une résistance au dandysme. La vie élégante envahit progressivement la société. En effet, les bourgeois nantis et les hommes ambitieux veulent et peuvent maintenant affirmer leur pouvoir uniquement par leur apparence. Le dandysme reste une mode qu’on ne revendique pas volontiers, car celle-ci sent le soufre d’un romantisme provocateur. En effet, le dandysme représente tout ce qu’il y a d’immoral et d’antisocial, car il est improductif. Mais, il y a toujours des dandys, des écrivains-dandys et ceux qui gravitent autour du dandysme, comme Baudelaire (1821-1867) ou Maupassant  (1850-1893) qui affichent tout au long de leur vie un dandysme fragile. En effet, l’ennui hante le XIX° et face à ce désœuvrement, le dandy développe un masque d’insolence et d’ironie, cultivant le dédain et le sarcasme.

 

A la fin du XIX°,  on assiste à un regain de vie du dandysme avec Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889 ; dandy authentique), Joris-Karl Huysmans (1848-1907 ; dandy marginal) et certains décadents, comme Oscar Wilde (1854-1900 ; dandy authentique), puis Marcel Proust (1871-1922 ; dandy marginal). Les nouveaux dandys réclament Baudelaire comme père spirituel. Notons qu’à cette époque, l’androgynie des dandys est très marquée. Le dandysme joue alors sur cette ambivalence somatique. En effet, dans une société où le masculin triomphe, le dandy s’oppose à l’idéologie bourgeoise par sa pratique féminine de la mode. Si son apparence est de représenter la perfection masculine, son unique référence comme canon de beauté et d’élégance est la femme.

 

Face à ce dandysme mondain, on assiste à un à un détournement littéraire du dandysme, qu’il ne faut pas confondre avec le dandysme des écrivains. En effet, les écrivains, qu’ils soient dandys ou pas, suivent tout de suite cet engouement pour le dandysme et peuplent leurs œuvres de dandys, et ceci tout au long du XIX°. C’est ainsi que, grâce à la littérature, le dandy gagne en profondeur et en stature. En effet, si les écrivains contemporains citent souvent des dandys connus, ils peuplent surtout leurs œuvres de dandys fictionnels qui peuvent être de simples caricatures de dandys contemporains, des dandys amalgamant divers élégants ou bien de pures créations. C’est ainsi que le dandy littéraire finit par figer les codes, les poses et  les élégances et inspire à son tour les dandys de la réalité. C’est ce dandysme-là qui fait l’objet de notre d’étude.

 

1.2. La théorisation du dandysme

Trois écrivains, Balzac, Barbey d’Aurevilly et Baudelaire tentent de faire la typologie du dandysme et créent un dandysme mythique et un dandy idéal. Si Balzac distille ses idées sur le dandysme dans son œuvre, il le fait aussi dans des articles et des traités spécifiques, notamment dans Le Traité de la vie élégante (1830). Mais, c’est Barbey d’Aurevilly qui produit le premier discours critique sur le dandysme en 1845 avec Du dandysme et de George Brummell. Quant à Baudelaire, il fournit le deuxième discours critique sur le dandysme avec Le Peintre de la vie moderne (1863). A travers leurs écrits, on constate que le dandysme se libère progressivement de son dieu historique, le Beau Brummell.

1.2.1.  Balzac et Le Traité de la vie élégante (1830)

En 1830, Balzac publie Le Traité de la vie élégante, essai en cinq articles dans le journal La Mode, où il fait une analyse et une critique du monde contemporain. Le livre paraît en 1833. Un passage assez virulent y est consacré aux dandys et au dandysme : « Le Dandysme est une hérésie de la vie (…) une affectation de la mode (…). L’homme qui ne voit que la mode dans la mode est un sot. La vie élégante n’exclut ni la pensée, ni la science ; elle les consacre. » (La Pléiade, t. XII, p.247, 1990). Balzac condamne chez le dandy l’artifice de l’exposition de sa personne. S’il est assez surprenant de voir une telle critique de la part d’un écrivain qui sera ensuite classé dans les dandys-lions, c’est que cet essai est une sorte de manuel pour la bourgeoisie arriviste qui commence à dominer la société française et qui manifeste un goût pour le vêtement comme signe d’appartenance. Il s’adresse aussi bien au jeune homme qui fait ses premiers pas dans la société mondaine qu’aux tenants confirmés du bon goût. L’élégance y est montrée non pas comme l’effet superflu de la mode, mais comme une arme politique qui permettra à la nouvelle classe dominante de confirmer sa puissance. C’est pourquoi la vie élégante que prône Balzac ne peut pas être le dandysme, qui ne manifeste aucune ardeur politique. D’autre part, pour le dandy, l’élégance est innée et il s’en sert pour se distinguer du milieu auquel il appartient, alors que l’homme de la vie élégante apprend l’élégance par  éducation et s’en sert pour atteindre la classe dominante et consolider son statut social. Pour l’un, c’est une dépense pure ; pour l’autre c’est un investissement.  Enfin, Balzac dit que l’élégance doit être harmonisée dans tous les aspects de la vie (vêtement, maison, meubles, accessoires) et montre que la mode est renouvelable et évolutive. Or, le dandy porte toujours le même costume, de la même manière et garde des objets préférés toute sa vie (comme Brummell et ses tabatières).

Si la vie élégante que prône Balzac est en désaccord avec le dandysme, l’image de Brummell plaît cependant à Balzac. C’est pourquoi, il insère dans son essai une conversation fictive avec celui qu’il appelle « le patriarche de la fashion », « cet universel créateur du luxe anglais », ou bien « l’ex-dieu du dandysme ». Pour lui, la révolution vestimentaire de Brummell est l’extirpation des éléments superflus. Ce faisant, il raye celui-ci de la liste des dandys et lui donne le rôle de conseiller de l’élégance. Le Traité de la vie élégante est en fait un manifeste positif pour la mode masculine.

1.2.2.  Barbey d’Aurevilly et Du Dandysme et de George Brummell (1845)

Dans son essai philosophique Du Dandysme et de George Brummell, Barbey d’Aurevilly retrace la vie de Beau Brummell pour défendre l’éclat et la grâce du dandysme, mais surtout pour proposer une analyse du dandysme. Il fait de même avec l’exemple du duc de Lauzun (Voir Le Saviez-vous ? N°4), dans le texte Un Dandy d’avant les Dandys qu’il rajoute en 1879 à ce premier essai. En tout cas, s’il ne donne pas une définition précise de ce phénomène, il en jette les fondations comme mouvement de mode, et plus encore comme philosophie.

Pour Barbey d’Aurevilly, Brummell est le seul véritable modèle du dandysme, le plus grand dandy de tous les temps. Il s’évertue à démonter les jugements méprisants d’écrivains comme Balzac pour qui le dandy n’est qu’ « un meuble de boudoir ». Si, quinze ans après celui-ci, il tente de changer l’image du Beau Brummell, il entreprend surtout la transformation du dandysme même. Alors que Balzac essaie de transmettre l’utilité de la mode, Barbey d’Aurevilly affirme son inutilité  et la frivolité du dandy. Pour lui, le dandysme de Brummell n’est pas seulement l’apparence vestimentaire, mais une éthique, une manière d’être qui se rencontre dans les sociétés très vieilles et très civilisées.  Le dandy est un être indépendant ; il  se joue de la règle, mais la respecte ; c’est un oseur, mais un oseur qui a du tact ; il ne s’étonne de rien ; il a, pour arme préférée, l’ironie (grâce artificielle et diabolique) ; il ne doit pas faire ce qu’on attend de lui ; la clé de son succès mondain est de produire son petit effet et de disparaître aussitôt.

Barbey d’Aurevilly métamorphose le dandy anglais, l’instrumentalise et donne naissance à un nouveau modèle d’aristocratie qui se fonde ni sur la naissance, ni sur l’argent, ni sur le travail. Apologiste attitré de la vieille noblesse de race, il pense que l’esprit aristocratique pourrait encore se maintenir quelque temps contre l’envahissement de l’esprit bourgeois, et ce sous la forme du dandysme. Il essaie de décrire l’esprit du dandysme qui n’est pas autre chose que la vanité. C’est en fait à lui que nous devons le mythe du dandy. Pour lui, le dandy est le produit d’une époque et d’une culture particulière : c’est un phénomène transitoire. C’est pourquoi, Barbey d’Aurevilly isole l’individu Brummell de son milieu, le dissociant ainsi de tout cadre historique. La personne de George Brummell se mue alors en personnage littéraire et appartient déjà de moitié à l’univers des dandys aurevilliens.

Barbey d’Aurevilly inscrit le dandysme dans la triple dimension où prend place toute son œuvre : esthétique, morale et métaphysique. Comme il est dans la vie un authentique dandy, on est tenté de voir dans cet essai une façon d’autobiographie déguisée. En effet, on y découvre les rites aurevilliens de l’élégance, ses fétiches vestimentaires, sa manière d’être et d’aller et sa mondanité. Notons que son essai est devenu très rapidement le bréviaire des jeunes gens désirant pratiquer la science du paraître, séduire par rien du tout en pratiquant l’art de la profondeur.  

1.2.3.  Baudelaire et Le Peintre de la vie moderne (1863)

C’est finalement avec Baudelaire que s’élabore une véritable définition du dandysme. Dans Le Peintre de la vie moderne (1663), celui-ci consacre le chapitre IX au dandy. On y retrouve des idées déjà émises par Barbey d’Aurevilly comme : le dandysme apparaît surtout aux époques transitoires où la démocratie n’est pas encore toute puissante et où l’aristocratie n’est que partiellement chancelante et avilie ; le goût immodéré de la toilette n’est chez le dandy que le symbole de la supériorité aristocratique de son esprit (le dandysme est également un regard et une esthétique) ; le dandy n’aspire pas à l’argent comme à une chose essentielle (l’argent est satanique et diabolique) ; il a le besoin ardent de se faire une originalité ; il a le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de n’être jamais étonné. Mais, surtout apparaissent des idées propres à Baudelaire : le dandy n’a pas d’autre état que de cultiver l’idée du Beau dans sa personne, d’où une valorisation de la mode comme outil principal du dandy (culte de soi-même) ; il a un esprit de révolte contre les conventions et la démocratie montante (dédain pour la médiocrité et l’opinion commune ; mise en cause de l’idéologie bourgeoise) ; il a l’inébranlable résolution de ne pas être ému ; il reprend en les raffinant les meilleurs traditions de l’aristocratie (élégance, indépendance, culte de l’honneur) pour faire obstacle à la démocratie envahissante  (il est le véritable représentant de l’aristocratie moderne) ; il fait la synthèse de ce que Baudelaire appelle la modernité, mélange de romantisme et de décadence, qui valorise le moment actuel en l’esthétisant.

Baudelaire définit sa conception du Beau dans ses Salons. En adressant son Salon de 1846 aux bourgeois, il reconnaît implicitement l’avènement de ce mécène moderne, entre les mains duquel se trouve le destin de l’œuvre d’art contemporaine. Comme Eugène Sue l’a fait  avant lui en faisant entrer la littérature dans la presse et en fragmentant la fiction avec ses feuilletons, il fait de l’œuvre d’art une marchandise et la porte à son apothéose. Pour se faire, il prend pour modèle la mode, marchandise par excellence, pour sa transformation du  Beau. C’est pourquoi, il s’approprie une pratique dandy pour formuler sa théorie du Beau moderne. Celui-ci est non seulement lié au peuple et au siècle auxquels il appartient, mais est aussi lié à l’individualité de celui qui le perçoit. En effet, pour Baudelaire, l’individualité et le goût personnel sont les qualités les plus importantes dans la création du Beau, tout comme chez le dandy qui se distingue de la foule grâce aux mêmes qualités. De plus, sa conception du Beau ne rejette pas seulement la notion de l’idéal, mais, suivant les traces du romantisme hugolien,  elle puise désormais dans le laid et l’antisocial. C’est ainsi que le Beau moderne, allié au laid, est une conception antinomique, qui pose un défi au goût facile et surtout décoratif de la bourgeoisie et protège ainsi l’œuvre d’art du rétrécissement à la fonction de simplement plaire au goût du public. Baudelaire met ainsi en place une esthétique « dandy » qui se servira du théâtre urbain comme arrière-plan de son œuvre. Il fait du dandy la figure allégorique du Beau moderne, car il est le personnage qui incarne le mieux l’idéal et le temporel, le beau et le laid, la moralité et l’immoralité.

Dans un contexte de décadence, Baudelaire identifie le dandysme au dernier acte d’héroïsme possible dans la société contemporaine dans laquelle la valeur aristocratique perd son aura. Dans Mon cœur mis à nu, journal intime (1887), il écrit : « Le dandy doit aspirer à être sublime sans interruption et doit vivre et dormir devant un miroir. Si le dandy doit cultiver l’amour du Beau, il n’est cependant pas indispensable qu’il possède la technique d’un art déterminé et exerce cet art. Il suffit qu’il soit esthète. C’est ce caractère essentiel que l’on retrouve dans les dandys de la fin du XIX°.

1.3.  L’impossible définition du dandysme

Le dandysme est une figure complexe, avec des représentations aussi variées les unes que les autres et de nombreux paradoxes. Si les théoriciens du dandysme au XIX° ont tenté de faire le portrait idéal du dandy, Camus, Sartre et le philosophe D.S. Schiffer ont enrichi leur réflexion et ont contribué à une réhabilitation du dandy au XX°. S’il est difficile de donner une définition du dandysme et du dandy, nous retenons ici les caractères récurrents du dandy, mis en exergue par tous ces théoriciens.

1.3.1.  L’élégance du dandy

Bien qu’il méprise les mondanités, le dandy s’y présente avec une apparence soignée. Pour lui, la perfection de la toilette est primordiale. Il pousse l’élégance à son paroxysme. Mais, chaque dandy exprime celle-ci à sa manière. Le style vestimentaire du dandy va vers la concision et la discrétion. On reconnaît, dans le choix d’un costume dont la monotonie est pour le moins remarquable, la manifestation de l’ennui, ce mal du XIX°. Par son costume, le dandy est fétichiste, dans la mesure où il présente son costume comme une seconde peau, tout en sachant qu’il ne l’est pas. Son vêtement se présente comme une œuvre d’art incarnée. A travers lui, le dandy soigne son identité. La mode est le véritable paradigme de l’esthétique dandy. Mais, loin de se laisser guider outrancièrement par la mode, celui-ci soumet chaque détail de son habillement à un code. Il prétend soumettre l’artifice du code à l’arbitrage de la nature. On retrouve là l’esthétique du naturel romantique.  Le dandy fait preuve d’un grand sens de la mode, mais il ne la suit pas : il la précède. Il se veut élégant et raffiné tout en gardant une touche d’originalité et brigue la position de modèle absolu, inégalé et inimitable.

1.3.2.  La révolte du dandy

Le dandy évolue dans la société bourgeoise, à l’intérieur des normes et des convenances. Mais, mal dans sa peau, il  se révolte contre son matérialisme et s’oppose à sa médiocrité. Pour lui, seul le Beau est une justification valable de l’existence humaine. C’est donc en puisant ses sources dans la passion du Beau qu’il cherche à retrouver une identité fondamentale. Il cherche, tout comme l’artiste romantique, une sorte d’immortalité dans le culte de soi. Mais, la révolte du dandy est apolitique. Celui-ci n’est ni démocrate, ni libéral, ni marxiste, ni anarchiste. Il n’a pas d’opinion politique. Il n’attend rien de la politique, surtout après 1848, date à partir de laquelle la société se désagrège. Et, si parfois il affiche certaines convictions, c’est toujours en négatif, en manière de défi. Sa révolte reste dans la sphère esthétique.

1.3.3.  L’individualisme du dandy

C’est dans la recherche de cet absolu que réside le fondement du code rigoureux auquel s’astreint le dandy en société. Comme il méprise ses contemporains, il vit le plus souvent reclus et solitaire. C’est un marginal, un inadapté social. Ce repli social et son obsession de la singularité traduisent un fort individualisme. Cependant, s’il vit souvent retiré, il apparaît dans les mondanités bourgeoises et aristocratiques où sa présence est fort prisée. Il s’y fait remarquer par ses manières raffinées, mais aussi par son sens de la répartie et une ironie mordante, souvent cruelle, voire par un cynisme désabusé. Mais, il ne peut se permettre d’aller jusqu’à la rupture, puisqu’il a besoin d’asseoir sa domination sur le cercle étroit de ses admirateurs. Dans un monde, où les distinctions s’effacent, il présente son individualité en spectacle.

1.3.4.  L’égocentrisme et le détachement du dandy

Bien qu’il méprise les mondanités, le dandy les recherche, car il doit s’afficher et toujours étonner. Il a besoin des autres pour exister. Il veut éprouver sa singularité et sa supériorité dans le regard des autres. Il développe donc une stratégie de légitimation sociale. Il n’est individu qu’à partir du moment où les autres lui confèrent ce statut. Il ne reconnaît autrui qu’en tant que miroir de son moi. Aussi, évolue-t-il en société à la manière d’un comédien. Il joue en permanence sur l’être et le paraître. Il a le détachement nécessaire pour cacher sa véritable personnalité derrière le rôle flamboyant qu’il joue. Il n’affiche aucune passion, aucune émotion ; il reste impassible quoiqu’il arrive. Même s’il souffre, sa peine reste muette. Derrière cette froideur et cette distanciation apparentes, il cache une sensibilité à fleur de peau.

1.3.5.  Le dandy comme œuvre d’art

Cette sensibilité à vif, c’est la sensibilité de l’artiste, celle de l’esthète. Mais, au lieu d’être productrice d’une œuvre d’art, elle est tournée sur la personne même du dandy. Celui-ci fait de son corps une œuvre d’art, pour y trouver le sens de sa propre existence. Il manifeste un souci esthétique permanent dans sa parure et dans ses goûts. On retrouve là le génie du comédien, celui de l’artiste. C’est pourquoi, le dandysme s’est toujours démarqué par une espèce d’insouciance à l’égard de l’art, voire une dénégation de l’art en tant que métier. Même s’il lui arrive de s’adonner à un art, le dandy le fait par dilettantisme, en donnant l’impression de ne pas se prendre au sérieux et en introduisant dans son art la même distance qu’il s’impose dans ses relations avec autrui. Dès lors, on comprend pourquoi, certains écrivains-dandys ont dû abandonner le dandysme au profit de leur œuvre.

1.3.6.  Le glissement du masculin au féminin chez le dandy

Au XIX°, deux idéaux masculins cohabitent : la bonne constitution masculine, musclée, qui s’oppose à la constitution féminine ; la belle conformation masculine (taille fine, membres élancés et gracieux) qui imite la constitution féminine. Le dandy participe à cette féminisation du masculin et l’androgyne devient le sexe artistique par excellence, car il a à la fois la force et la grâce. Ainsi, féru de son besoin de faire du spectacle, le dandy féminise-t-il le masculin. Mais, à l’inverse du travesti, il ne joue pas la femme, mais l’homme. Il veut paraître masculin. Il représente l’exacerbation de la masculinité. Sa parade virile fait voir sa ressemblance avec le féminin, mais sème le doute quant à son identité sexuelle. En effet, les aspects masculins qu’il privilégie ne sont pas ceux que l’idéologie bourgeoise valorise. La froideur et l’artifice qu’il manifeste ne sont ni masculins, ni féminins, mais les deux à la fois. Le dandy dérange parce qu’il brouille les distinctions sociales du masculin et du féminin.

1.3.7.  La répulsion du dandy envers la femme

Le dandy présente une indifférence teintée de répulsion envers la femme. Il dédaigne les femmes, car aimer, c’est avouer une faiblesse. Or, le dandy fuit toutes les situations où il risque d’être en position de faiblesse et perdre le contrôle rigoureux de lui-même.

De plus, la femme est le contraire du dandy : elle est abominable, vulgaire, comme le souligne Baudelaire dans Mon cœur mis à nu. Le dandy préfère la réinventer, l’objectiver, tout comme il réifie le monde, celui-ci n’existant que pour lui servir de miroir. Ce que méprise le dandy dans la femme, c’est qu’elle représente la reproduction et non pas le renouvellement. C’est pourquoi, le dandysme privilégie la prostituée, car elle incarne cette valeur de renouvellement, dans la mesure où son corps est dévié du but de la reproduction, point nodal de l’idéologie bourgeoise. En elle, la sexualité est figée.

Si le dandysme est une figure datée du XIX° qui a su focaliser sur elle un imaginaire très riche et très puissant, on en perçoit encore l’écho de nos jours, notamment chez des personnages comme le couturier Karl Lagerfeld.

Le corpus du mois :
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  • Eugénie Grandet, Balzac 
  • Le Père Goriot, Balzac 
  • Illusions perdues, Balzac
  • Splendeurs et Misère des courtisanes, Balzac
  • Les Diaboliques, Barbey d’Aurevilly
  • Tableaux parnassiens in Les Fleurs du mal, Baudelaire
  • Les Amours jaunes, Corbière
  • Madame Bovary, Flaubert 
  • L'Education sentimentale, Flaubert
  • A Rebours, Huysmans
  • Les Complaintes, Laforgue
  • Poésies, Mallarmé
  • Bel-Ami, Maupassant
  • Du côté de chez Swann, Proust 
  • Le Rouge et le Noir, Stendhal
  • Le Portrait de Dorian Gray, Wilde
  • La Curée, Zola

 

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Le saviez-vous :
  • Savez-vous quelle est l’origine du pantalon « tuyau de poêle » ?
  • Savez-vous qui a créé les parfums d’Orsay ?
  • Savez-vous qu’elles étaient les différentes appellations des dandys ?
  • Savez-vous qui était le duc de Lauzun ? 
  • Savez-vous en quoi consiste le mythe du Pierrot lunaire ?

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Clin d'oeil :
  • Dandy et dandysme
  • L’Origine de la marque de voiture Dorsay
  • Spleen 
  • Poète maudit
  • Complainte

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Quiz sur le dandysme dans la littérature :

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